• Neger

    La canicule de l'été 76, je n'en ai pas un souvenir particulier. Sans doute parce que je venais d'Afrique.
    Là, c'était septembre et j'avais froid.
    C'était ma première année scolaire en France et j'étais frileuse.
    Frileuse de tout. D'une timidité maladive, je n'osais pas aller vers les autres.
    Ces 6000 autres côtoyés dans les couloirs interminables du lycée, dans cette cour immense.
    Cette classe de terminale où tout le monde avait l'air de se connaître depuis longtemps. 35 élèves. Alors qu'en première A à Brazzaville, nous étions cinq...
    La première élève qui m'aborda gentiment, me présenta gentiment à ses gentils copains.
    J'étais reconnaissante mais je m'aperçus vite que nous n'avions pas grand chose en commun.
    Ils écoutaient Alain Chamfort et Mike Brand. Dur...
    J'avais bien repéré une bande au fond de la classe à gauche. Jean-Luc au look de poète, Marie-Pierre solaire, Patrick le plus rigolard de la classe, Dominique très brune et Marion diaphane, Pierre qui ne parlait qu'en onomatopées comme un dessin animé, Oriane qui venait d'une école Freinet et avait un aplomb merveilleux que j'enviais. Ces sept-là animaient la classe avec une gaieté communicative.
    Le chahut qu'ils faisaient n'était jamais agressif.
    Oriane et Marie-Pierre étaient les plus insolentes, mais elles étaient tellement brillantes et pertinentes que les profs n'osaient rien leur dire.
    Ces sept-là écoutaient les Stones et Bob Dylan. Je brûlais d'envie de leur parler mais je m'en sentais incapable.
    Le prof d'anglais me demanda un jour de traduire un texte devant tout le monde.
    Je ne sais plus de quoi parlait ce texte. Je sais seulement mon cœur battant, le supplice de parler devant un auditoire attentif, zut pourquoi ce silence d'un coup ? Je sais que je bêlais, tant ma voix tremblait. Jusqu'à ce que je bute sur le mot neger dans une phrase.
    Neger me ramenait à l'Afrique, à la négritude d'Aimé Césaire et de Léopold Sedar Senghor. Je me suis brusquement revue au Tchad en troisième, en cours de littérature africaine. Dans cette salle de classe à l'encadrement de porte sans porte, aux fenêtres sans vitres, avec de l'herbe qui poussait à nos pieds. De vieux pupitres au bois ridé de fissures multiples.
    Je me suis souvenue du prof M. Kherallah qui nous avait tant fait rire le jour où un gros lézard frôla le pied nu d'une élève. La fille avait poussé un cri et bondi sur sa chaise, nous autres avions levé haut les pieds par réflexe et le prof s'était catapulté debout sur son bureau. Il faut dire à sa décharge que ça aurait aussi bien pu être un serpent. Par terre on ne voyait pas bien, juste un mouvement, une froissure dans l'herbe. Vexé de l'hilarité déclenchée, il était redescendu, avait empoigné son livre et s'était mis à nous dicter son cours à toute vitesse. Chose qu'il faisait rarement. Passionné par sa matière, il parlait habituellement plus qu'il ne lisait. Et s'enflammait lorsqu'il s'agissait de Senghor. Sa poésie est très difficile, nous disait-il. Seul un Sénégalais peut réellement la comprendre.
    Et de nous parler de l'oeuvre du poète et de négritude. Cette négritude belle, revendiquée.
    Et cette phrase sublime qui m'avait bouleversée : Je déchirerai les rires banania sur tous les murs de France.
    Ce vers-là, je le comprenais. Il était universel. Je me le répétais dans ma tête, comme enivrée de sa beauté et du message porté.
    Je visualisais ces vieux murs de France décrépits, ces affiches immenses, ces rires banania. J'imaginais Senghor tirant de grands lambeaux de rires et je me rêvais faire comme lui.
    Comment traduit-on neger en français ?
    Je n'étais plus à N'djamena dans cette classe aux murs éventrés en guise d'ouvertures, avec de l'herbe et des lézards.
    J'étais dans un lycée à 4 étages, dans une salle avec du lino par terre, des pupitres en métal graffités, de vraies fenêtres hautes et vitrées.
    Toute à mon rire banania, j'ai prononcé le mot nègre.
    Une voix a fusé derrière moi, du fond de la classe à gauche. Un mot : raciste.
    Je suis devenue toute rouge. La honte de ma vie. J'aurais voulu protester, expliquer, me justifier.
    Je me suis coltinée cette étiquette raciste toute l'année. Je me suis coltinée ma solitude.
    Jusqu'au mois de juin. Nous avions un emploi du temps plus souple avant les examens. Patrick avait apporté sa guitare. Il jouait du Cat Stevens assis sur le dossier d'un banc de la cour, les six autres chantaient avec lui.
    J'étais adossée à un arbre près d'eux (je n'étais jamais loin...).
    Je me suis mise à fredonner. Ils m'ont tous regardée comme s'ils me voyaient pour la première fois. Puis ce fut du Simon et Garfunkel, du Neil Young. Je faisais la deuxième voix.
    Ensuite, j'ai pris la guitare et nous avons continué à jouer et chanter, nous huit, les jours et l'été qui ont suivi.


    24 février 2015




    « Tram awayRien ne se passe »
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  • Commentaires

    1
    Clément G. Second
    Mercredi 25 Février 2015 à 17:25

    Allant, prenant, évocateur.

    Cela ne fait pas de doute à la lecture de ce texte comme des autres en général : vous avez un don de conteuse.

    La preuve : en vous lisant j'oublie même que vous contez.

    Clément

    2
    Dimanche 29 Mars 2015 à 21:32

    ***** je dis comme Clément ci dessus.

    3
    Jeudi 25 Février 2016 à 04:44

    Des instantanés de tendresse dans un style inimitable. Il faut absolument un recueil pour ces petits textes.

    Mais je radote, je radote.

    4
    Jeudi 25 Février 2016 à 13:58

    Merci mon Castor. Peut-être un jour quand je serai grande ? sarcastic

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