• Mira

    Vous ne pouvez pas manger comme ça.
    C'est la première chose qu'elle m'ait dite.
    J'étais dans un brouillard de morphine, à peine consciente d'avoir un plateau-repas devant moi.
    Elle a redressé le dossier de mon lit, je pouvais tremper la cuillère dans le bol de soupe.
    Je crois que je lui ai dit merci, je ne me souviens pas bien.
    Je la regardais laver le sol et je la trouvais belle.
    Pourquoi trouvais-je qu'elle avait une aura, quelque chose de différent des autres ?
    Peut-être son attention, son humanité obstinée dans ce milieu inhospitalier. Humanité abandonnée par le personnel, par manque de temps ou par manque de conviction.
    Peut-être ce regard longuement échangé, lorsque nous vîmes ensemble gesticuler Marine dans la télé de ma voisine...
    Un regard bleu auquel je m'accrochai comme une bouée.
    Dès lors il y eut ce que j'appelais les jours d'Elle et les jours sans.
    Au début je ne savais pas son nom.
    Les jours d'Elle, je mangeais mieux parce qu'elle me redressait pour le faire.
    Elle était la seule à y penser et j'étais trop shootée pour le demander aux femmes qui la remplaçaient les jours sans.
    Nous échangions peu de paroles.
    Bonjour, merci, au revoir.
    Elle me grondait de ne pas finir ma soupe.
    Elle avait les cheveux gris roulés en chignon sur sa nuque, la cinquantaine corpulente et fatiguée.
    Un léger accent dans la voix. Elle faisait chanter la dernière syllabe.
    Un jour j'ai pu parler. Je lui ai demandé son nom et de quelle origine elle était.
    Elle s'appelait Mira. Son père était libanais et sa mère égyptienne.
    Nous avons parlé d'Afrique. Elle avait travaillé plusieurs années au Tchad au sein de Médecin sans frontières.
    Car avec son balai et son torchon, dans sa blouse bleue d'agent de service, elle était médecin.
    Son diplôme ne passait pas la frontière.
    Elle espérait une validation, attendait une réponse pour un poste de médecin dans un hôpital à Vichy.
    Elle avait de toutes façons l'intention de quitter la clinique.
    Elle avait trois fils. Les deux premiers faisaient des études de médecine, le troisième était encore au collège.
    Elle m'a fait part de ses désillusions, de sa solitude, du racisme ambiant auquel elle avait à faire face.
    Elle rêvait d'aller en Asie.
    Il y a un article sur le Vietnam dans le dernier Géo, vous voulez le lire ?
    Elle était allée le chercher dans son casier du vestiaire et me l'avait ramené.
    Puis elle était partie faire le ménage des autres chambres.
    Les jours sans me paraissaient encore plus vides. Je l'attendais.
    Mais les jours d'Elle étaient comme une bouffée d'air.
    Elle m'apportait cet air qui manquait à l'espace confiné de la douleur.
    Elle avait quelque chose d'un souffle.
    Elle aimait bien s'attarder dans ma chambre.
    Elle avait besoin de raconter et j'aimais l'écouter.
    Je voyageais. Elle évoquait les rivages du Nil et le cèdre bleu.
    Je ne sais pourquoi, je pensais à cet échiquier en bois de santal que l'on m'avait offert.
    Je la voyais se déplacer dans son Histoire.
    Une reine de Santal prise dans la diagonale des fous.
    Il me semblait que je tenais là l'explication de mon hospitalisation :
    je me retrouvais coincée dans cette clinique parce qu'il était écrit que je devais la rencontrer.
    Nous nous étions promis de garder le contact.
    Le jour de ma sortie, je ne l'ai d'abord pas vue. J'ai demandé à la femme qui apportait le petit-déjeuner si Mira était là. Elle a eu l'air d'hésiter comme si elle ne voyait pas de qui je parlais.
    J'ai griffonné à la hâte sur une feuille de carnet mon nom et mon numéro de téléphone. Réfléchissant à qui je pouvais la remettre. A l'infirmière ?
    C'est alors qu'elle est entrée, en même temps que les ambulanciers qui venaient me chercher.
    Sans blouse bleue. Ce n'était pas son jour de travail, elle était venue exprès.
    Nous avons échangé nos bouts de papier. Elle marchait à côté du brancard en me tenant la main. Elle m'a dit : Je viendrai vous voir. Je vous le promets.
     
    C'est tout.
    J'ai appelé plusieurs fois. Plusieurs mois après. A chaque fois je suis tombée sur la messagerie. Une voix adolescente :
    Vous êtes bien sur le portable de Mahmoud.
    Son fils ? J'ai laissé un message mais elle ne m'a jamais rappelée.
    Si je ne dois jamais la revoir, alors à quoi servait mon hospitalisation ?
     
     
     
    28 mars 2013
    « Le sentuPff dans la colle »
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  • Commentaires

    1
    Clément G. Second
    Jeudi 29 Janvier 2015 à 14:49

    Lu à l’instant.

    Touché au cœur dès le début. Ému. Admiratif.

    Parce que c’est fort et doux, vrai, saisi sur le vif, participable, si simple et prenant. Entre vers et prose, tant d’humanité en partage. Parce que c’est vous par les mots, l’intonation, l’accent.

    Cet accent que j’aime.

    Pas sorti mon mouchoir mais souri en complice (si vous permettez). À la fin interrogative, aussi.

    Alors, j’assume le répétitif : merci, merci, merci.

    Clément

    Mira signifie "regarde" en espagnol... Regarder Mira par vos yeux de bonté.

    2
    Jeudi 29 Janvier 2015 à 19:42

    C'est à moi de vous remercier Clément...

    3
    Nathalie Mauche
    Dimanche 17 Janvier 2016 à 08:31

    D'abord merci à Albino de partager ces douceurs, et j'ai beaucoup aimé  ce texte plein de sensibilité et d'humanité...J'aime découvrir les personnes par leurs mots...Ils trompent rarement :)

    4
    Nathalie Mauche
    Dimanche 17 Janvier 2016 à 08:35

    Mira, Mirage...

    Il y a des gens qui croisent nos routes et qui nous marquent à jamais.

    Ils nous donnent, le courage, l'envie, la force que l'on ne trouvent plus près des siens, parce qu'il y a cette pudeur, cette vérité que l'on garde en nous  et que l'on partage parfois avec un inconnu qui ne fait que passer...

      • Dimanche 17 Janvier 2016 à 14:12

        Merci d'être venue ouvrir mes Volets, Nathalie et merci à Albino de vous avoir amenée là. 

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