• La chèvre et le chou
     
    Le confort était plus que sommaire. 35 m2 de partie habitable. Deux granges attenantes étaient en bon état. Le reste était à retaper. L'hiver surtout était difficile à vivre. L'eau gelée dans les tuyaux à l'air libre. Pas d'isolation, le poêle et la cheminée chauffaient les étoiles.
    Mais quelle beauté, le bord du monde.
    Le seul voisinage que nous avions était une immense ferme au-dessus, occupée par le vieux Louis.
    A la réflexion, il ne devait pas être si âgé que ça, mais une personne de soixante ans paraît un vieillard quand on en a dix-neuf.
    Il avait une bonne soixantaine de chèvres qu'il envoyait paître sur l'autre versant de la montagne et labourait encore ses oliviers avec une paire de bœufs.
    Il avait une vue plongeante sur la maison, nos cultures en contre-bas et nos terrasses d'oliviers sur lesquelles je gardais mon troupeau.
    Car nous avions aussi des chèvres. Chèvres, mes amours, ma joie, mes nerfs. Sales bêtes.
    A garder entre les terres de Louis qui n'étaient pas clôturées et nos champs de légumes qui ne l'étaient pas non plus...

    Aparté
    Question : Peut-on avoir des bêtes ET des légumes en même temps, à deux et en n'étant pas équipé pour clôturer ou l'un ou l'autre ?
    Réponse : Non, mais nous oui... Seules les poules étaient dans un enclos grillagé.
    Question : Et vous y arriviez financièrement ?
    Réponse : Pas du tout.
    D'autant que nous n'avions même pas de fromagerie. Nous faisions quelques fromages pour notre consommation personnelle, faisselles égouttées au-dessus de la baignoire...
     
    Je suis sûre que Louis matait aux jumelles et se distrayait de mes déboires.
    Il devait s'amuser de mes cris - moi qui ne sais pas crier - et des moulinades que je faisais avec mes bras pour chasser mes bestiaux de mes poireaux.
    De temps en temps, il venait discuter. Je crois qu'il m'aimait bien.
    Il me prodiguait des conseils que je n'écoutais pas toujours.
    Comme celui de ne pas garder des chevrettes élevées au biberon, par exemple.
             - Celle-là faut pas la mettre dans le troupeau. Faut s'en débarrasser.
    Il me désignait ma petite Cartouche qui tétait goulument le litron de lait au bout duquel était fichée une tétine.
    Ma Cartouche adorée dont la mère était morte pendant la mise-bas. Elle était jolie comme tout avec sa robe beige, ses chaussettes noires et son œil au beurre blanc.
             - Elle va être testarde, une vraie saloperie.
    Une saloperie ma Cartouche ? Qui me suivait partout puisqu'elle me prenait pour sa mère ? Qui accourait quand je l'appelais par son nom, en faisant des cabrioles ? Qui dormait dans un carton près du poêle à bois et venait me réveiller le matin en me broutant les cheveux ?
    Il n'avait pas tort...
    En grandissant elle devint la meneuse du troupeau.
    C'était la première à piquer un sprint dans le jardin en entraînant une dizaine de ses comparses.
    Ou bien à partir dans les barres rocheuses, juste dessous le bord du monde...
    Il fallait alors descendre les chercher, elle et sa cour, toujours les mêmes. Un jour j'ai failli rester coincée dans l'à-pic. Je ne savais plus où avancer le pas, il n'y avait plus de chemin. Un précipice béant s'ouvrait sous mes pieds. Je suis restée tétanisée là plus d'une heure, plus d'un siècle.
    Mon compagnon est venu me chercher.
    Pendant ce temps Cartouche était rentrée à la bergerie. Saloperie.
    Louis de chez lui, me regardait ainsi garder mon troupeau, tous les jours. Il me voyait courir pour barrer le passage aux chèvres, elles en profitaient pour bifurquer dans les choux et les salades.
    De me savoir observée décuplait ma rage.
    Il avait quand même la délicatesse de ne pas en rajouter. Il ne faisait pas de commentaire  je vous l'avais bien dit. Il se fendait juste d'un sourire à l'ironie bienveillante.
    Il nous fallait un chien. Un vrai chien de berger. Et nous savions où le trouver.

           (A suivre)
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  • Le bord du monde

    A dix-neuf ans j'avais une maison en surplomb d'une falaise.
    Je vivais au bord du monde, exactement.
    La brume des matins d'hiver noyait la vallée, on ne voyait plus rien en dessous, il n'y avait plus rien au-delà. Que du ciel.
    Pour accéder à cette maison, il fallait marcher un quart d'heure dans un sentier de genêts et traverser un vallon de noisetiers où sourdait un ruisseau. C'est là que nous captions l'eau.
    Cette eau précieuse acheminée par un simple tuyau en pvc.
    C'était suffisant pour alimenter l'abreuvoir automatique des bêtes.
    Mais il n'y avait pas d'eau à la maison lorsqu'il fallait arroser le jardin. Légumes ou évier, légumes ou baignoire. Il fallait alterner. Les deux en même temps n'étaient pas possibles. C'était un beau jardin.
    Avec des oliviers bleus tout du long.
    C'était un beau jardin et c'était une chance. La chance du débutant.
    Car nous étions alors inexpérimentés et les légumes poussaient luxuriants malgré nos maladresses.
    Nous avions l'incompétence enthousiaste.
    Et c'était une belle baignoire. C'est la première chose que nous avons descendue, la baignoire. Portée à bout de bras dans le chemin.
    Elle était d'un très beau bleu et elle était très en fonte...
    Plus tard mon compagnon installa un système de câble, poulie et palette avec un moteur de mobylette actionné depuis la route. C'est comme ça que nous descendions les courses et les bouteilles de gaz (une pour le frigo et une autre pour le chauffe-eau et la cuisinière), le tout arrimé sur une palette.
    Ensuite il fallait quand même traverser le vallon de noisetiers avec une brouette.
    C'est comme ça que nous remontions notre production de légumes et d'oeufs deux fois par semaine.
    C'est comme ça qu'il nous est arrivé d'exploser la palette contre un arbre parce que le câble avait lâché. Cinquante kilos de haricots verts extra-fins (douze heures de cueillette) éparpillés dans les genêts. Sur vingt mètres à la ronde pas une feuille, pas une herbe, pas une écorce qui ne dégoulinât d'omelette et de ratatouille (bien mûres, les tomates).
    C'est arrivé deux fois. En 6 ans ce n'est pas la mort.
    Il nous rendait bien service ce monte-charge. Rien que pour les jerricans d'eau potable que nous allions chercher à la fontaine du village deux km plus loin. Porter une fois par semaine le sac de linge propre mouillé que nous ramenions du lavomatic le plus proche (presque une heure de route).
    Et la batterie de voiture sur laquelle nous branchions l'auto-radio, car nous n'avions pas l'électricité. Ni le téléphone. La radio était le seul moyen de rester connecté à la planète.
    Pour cuisiner, j'allumais une petite lampe à gaz, mais je l'éteignais ensuite. Je détestais sa lumière froide. Je lui préférais les lampes à pétrole.
    J'aimais ce rituel du soir. Remplir leurs ventres de cuivre, nettoyer le verre enflé à la base, tourner la petite roue dentée pour remonter un peu de mèche.
    J'aimais leur odeur et leur lumière à se crever les yeux. Je devrais plutôt dire : j'aimais leur pénombre, chaude et dansante.
     
     

    A suivre
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  •  

     

    Ce matin je me suis réveillée tôt. Derrière le voile de ma fenêtre le lampadaire éclaboussait le battant de mon volet ouvert. Une lumière s'est allumée dans l'immeuble en face.
    J'ai bondi de mon lit dans le noir. Une envie frénétique de filmer : les stores qui se lèvent, les fenêtres qui s'allument une à une, la nuit jaune du lampadaire puis la nuit bleue lorsqu'il s'éteint, le lever du jour, la lune avec un peu de chance...
    Je vérifie la charge de la batterie. Je prends mon trépied, cafouille pour fixer le caméscope. Je sors. Il fait un froid sans lune. Je mets un temps fou à régler la hauteur, avec la crainte que le lampadaire ne s'éteigne déjà, que les fenêtres s'allument sans m'attendre. Je laisse enfin tourner et je reviens me faire un café. Inquiétude. Est-ce qu'il ne fait pas trop froid pour l'appareil ? Jusqu'à quelle température peut-on utiliser une caméra sans l'abîmer ? Je ne sais plus où j'ai rangé la notice. Tant pis, je préfère rentrer le matériel.
    J'ouvre mon rideau. Re-réglage du trépied à l'intérieur de la maison. Je trouve un meilleur angle.
    Dans l'axe de ma caméra, une petite fenêtre sans volets. Je ne risque pas de la louper lorsqu'elle s'éclairera. Le rectangle de ciel entre deux façades est déjà plus pâle, dommage. Mais ça risque d'être pas mal quand même.
    J'allume.
    Et j'attends.
    J'attends...
    Le lampadaire s'éteint.
    Aucun store ne se lève. Il fait grand jour et grand soleil.
    Je réalise que l'on est samedi et que personne en face ne va se lever tôt.
    Ce que je prenais pour une petite fenêtre était un tapis pendu à la rambarde d'un balcon.
    La seule fenêtre qui s'est allumée n'était pas dans le champ.
     
    9 février 2013
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  • Ils étaient neuf copains. Esperanza, Gabi, Araceli, Polo, Laetitia, Sylvain, Javi, Luis et Mercedes.
    Ils avaient loué une maison en bord de mer pour le réveillon du 31 janvier 2007.
    Playa de Zahora à Los Caños de Meca, entre Cadix et Tarifa. Non loin du phare de Trafalgar.
    Plusieurs maisons tout autour, la plupart désertées en cette période hivernale.
    Ils avaient prévu une soirée costumée sur le thème D'autres mondes (Otros mundos)  et c'est déguisés en martiens ou robots qu'ils avaient mangé, bu, dansé, chanté, joué de la guitare toute la nuit.
    Sauf Laetitia et Sylvain, les deux français de la bande, qui n'avaient rien compris et s'étaient déguisés en souris (ben quoi, le monde animal c'est pas un autre monde ?)
    Une ambiance joyeuse. D'autant plus chaleureuse que dehors la nuit était hostile.  Des rafales de vent couchaient la pluie, la tempête fracassait l'océan sur la côte.
    Les neuf amis ont peu dormi et se sont levés vers midi.
    Dans l'état second qui suit une nuit de fête. Baillant, comateux, mal aux cheveux.
    Ils ont pris leur petit-déjeuner, se sont succédés à la douche.
    Un arpège flamenco sous les doigts de Sylvain, une chanson aux lèvres des filles, la première vaisselle 2008. L'hébétude première se dissolvait comme cachet d'aspirine dans l'effervescence des premiers rires.
    Ils entendaient battre la mer, la clameur sauvage de ses vagues.
    Dehors il pleuvait encore, le jardin était inondé. Jour éteint.
    L'an se levait comme un début de nuit.
    Quelqu'un a frappé à la porte. Cela les a surpris. Ils avaient loué cette maison pour deux jours et ne connaissaient personne.
    Lorsque Polo a ouvert ils ont tous cru avoir une hallucination. Une apparition d'un autre monde, diront-ils. Celui-là, d'alien...
    Un jeune maghrébin bâti comme une armoire à glace se tenait sur le seuil. Il grelottait sous la pluie, gardait les yeux baissés. Il puait. Il puait parce que ses vêtements trempés étaient imbibés de mer et de pétrole.
    La première seconde de stupeur passée, ils l'ont fait entrer. Il passait tout juste sous la porte.
    Des questions ont fusé toutes en même temps mais le jeune homme ne parlait manifestement pas espagnol. Silvio, Leticia ! ont appelé les andalous mais s'il y a eu un comme un éclair dans les yeux du jeune homme en entendant parler français, il ne savait ou ne pouvait répondre.   
    Il était en état d'hypothermie. Ils l'ont poussé sous la douche et ont fouillé dans leurs sacs parmi le peu d'habits qu'ils avaient emportés.
    S'il était arrivé quelques heures plus tôt il nous trouvait tous déguisés en martiens...
    Fou rire nerveux. Mais ça va jamais lui aller, ça... A côté de ce géant ils faisaient figure de nains.
    Lorsqu'il a enfin rouvert la porte de la salle de bain, ce fut comme une deuxième apparition. Il émergeait du brouillard de vapeur qui l'enveloppait tant la douche à température ultra chaude  avait duré. Il portait autour du cou l'écharpe de Javi. Il était comprimé dans le tee-shirt de Gabi. Le sweat bleu de Sylvain remontait jusqu'au nombril et les manches lui arrivaient aux coudes. Les orteils enfilés dans les chaussons de Luis mais les talons par terre.
    Heureusement, le pantalon en velours de Polo lui allait à peu près. Polo ne porte que des pantalons trop larges et trop longs pour lui, qui lui tombent sur la hanche et retroussés pour ne pas se prendre les pieds dedans. Mais même en descendant les revers, les chevilles étaient découvertes.
    Le jeune homme a articulé deux mots en mettant la main sur sa poitrine. Il a dit Ahmed et Maroc.
    Il tremblait encore. Il l'ont emmitouflé dans trois couvertures.
    Ils lui ont proposé un tas de choses à manger. De bonnes choses qui restaient du réveillon mais il ne voulait rien avaler. Ils lui ont servi du thé mais il ne buvait pas non plus. Il restait prostré à trembler toujours, il ne regardait personne dans les yeux. Jusqu'à ce que Laetitia lui apporte la dernière part de charlotte au chocolat. Il s'est jeté dessus et l'a engloutie. Son corps réclamait du sucre.
    Ensuite il a bu un peu de thé.
    Il a fait signe qu'il voulait écrire. Ils lui ont donné un crayon et un bout de papier, il a écrit un numéro de téléphone.
    Javi l'a composé pour Ahmed et lui a tendu son portable. Le jeune marocain a peu parlé, les frissons de son corps communiquaient un tremblement à sa voix. Puis il a passé son interlocuteur à Javi.
    Celui-ci a expliqué où se trouvait la maison à Los Caños. Le type au bout du fil lui a répondu :
    - Nous venons le chercher.
    Ils ont mis ses vêtements dans un sac poubelle. Ces vêtements qui puaient le pétrole. Qui portaient l'odeur de naufrage, l'odeur de la mort.
    Car il ne devait pas être seul, dans cette patera * qu'ils supposaient brisée par la tempête.
    Combien de frères et sœurs d'exil avait-il vu mourir ? Et combien avaient réussi à nager comme lui jusqu'au rivage, dans l'eau glacée, dans le pétrole répandu ?
    Ils apprendront plus tard que les habitants de Los Caños étaient hélas très habitués aux pateras échoués sur la plage, aux corps déchiquetés sur les rochers avant d'être vomis par les vagues.
    Il arrivait alors que des rescapés viennent frapper à leurs portes.
    Certains avaient le courage d'ouvrir. Du courage parce qu'ils se mettaient en position d'illégalité.
    Aider un migrant clandestin est sévèrement puni par la loi.
    Pour cette raison-là, certains n'ouvraient pas. Si c'était l'hiver, si c'était la tempête, si c'était la nuit, ils savaient qui pouvait ainsi frapper à leur porte et n'ouvraient pas.
    D'autres avaient toujours des habits prêts dans un sac. Quand ils entendaient toquer, ils entrouvraient, tendaient le sac d'habits dans lequel ils avaient ajouté de la nourriture et un peu d'argent et refermaient vite la porte.
    Le portable de Javi a sonné peu de temps après, un numéro inconnu affiché sur l'écran.
    La voix au bout du fil était nerveuse.
    - Je suis le cousin d'Ahmed, je suis à Málaga. Ne le laissez surtout pas partir avec les autres !
    Ce sont des passeurs, c'est la mafia. Ils vont l'emmener dans un camp où il sera exploité, revendu, c'est très mauvais. Très très mauvais. Il ne faut pas qu'Ahmed parte avec eux.
    - Mais qu'est-ce qu'on va leur dire, aux autres ?!
    - Rappelez-les, dites leur de ne pas venir, que je m'occupe d'Ahmed.
    - Vous en avez pour longtemps ? C'est loin, Málaga... Parce que nous devons rendre les clefs de la maison et repartir à Seville.
    - J'arrive, je pars tout de suite.
    Javi a refait le premier numéro, a palabré un moment. Son interlocuteur semblait furieux et a fini par lui raccrocher au nez.
    Inquiétude. Cette histoire de mafia les angoissait.
    Ils parlaient tous autour d'Ahmed mais rien ne le faisait sortir de sa torpeur, de son épuisement, de cette nuit sans doute, qu'il devait revivre comme un cauchemar.
    - Et s'ils viennent quand même, qu'est-ce qu'on fait ?
    - Il t'a dit quoi le mec, Javi ?
    - Il m'insultait.
    - Si ça se trouve ils vont quand même vouloir venir.
    - Et s'ils nous dénoncent ?
    - Comment il a eu mon numéro, ce cousin ?
    - Vous croyez que des voisins ont pu le voir entrer ici, Ahmed ?
    - Avec cette pluie il n'y aura eu personne dehors...
    Le temps passait, ils commençaient à rassembler leurs affaires, rangeaient nerveusement la maison.
    Ahmed regardait le sol. Ou au dedans de lui, peut-être. Il n'avait pas l'air de les entendre. Comme extrait du monde. Et tremblant.
    Lorsque Laetitia et Sylvain échangeaient quelques phrases en français, il levait quand même un peu les yeux. Le français ne lui était pas inconnu. Peut-être comprenait-il vaguement quelques mots. Mais de quel bled reculé venait-il pour n'en parler un traitre mot ?
    Lorsqu'il relevait la tête, il ne regardait pas les filles. Jamais.
    Personne n'arrivait.
    - Mais qu'est-ce qu'il fout le cousin ?
    - Il en a pour deux heures.
    - Les deux heures sont passées.
    Javi a rappelé le cousin, il était en panne et attendait un ami qui devait venir le chercher.
    - Mais nous devons bientôt partir !
    - J'arrive. J'attends mon ami et j'arrive.
    Ils avaient tous les nerfs à vif. Ils ont commencé à se disputer.
    - On doit rendre les clefs dans une heure. S'il n'est pas arrivé on fait quoi ?
    - On l'emmène à Seville...
    - Ah oui ? Et s'il y a un contrôle de la guardia civil ?
    - Et on l'emmène chez qui d'entre-nous ?
    - Tu veux le laisser là ? Pour qu'il se fasse choper tout de suite sur la route ?
    - Moi j'ai la place, dit Javi.
    - C'est peut-être le premier mec qui était le bon... Le cousin, c'est peut-être lui, le passeur ?
    - Tu aurais dû lui demander comment il avait eu ton numéro.
    - T'avais qu'à téléphoner toi.
    La nuit allait tomber, toujours pas de cousin. Il fallait partir et rapporter les clefs un pâté de maison plus loin à une femme qui en avait la gérance.
    Ahmed avait fini par s'endormir pendant qu'ils continuaient à se disputer.
    Il dormait mais son corps restait agité de soubresauts.
    Javi a essayé de rappeler le cousin mais le portable sonnait dans le vide.
    - Quel plan foireux !
    - On l'emmène à Seville et après ?
    - On le met dans le car pour Málaga.
    - On lui trouve des habits à sa taille d'abord. Parce que là, repérable, le mec...
    - De toutes façons repérable... même sans pantoufles.
    - Et nous repérables avec...
    - Rien que pour revenir à Seville ça craint.
    - Si encore il était petit ! Mais là, pas moyen de le faire rentrer dans le coffre de la bagnole.
    - On le déguise en martien.
    Rires anxieux.
    Le cousin a rappelé Javi, il était toujours en panne au bord de la route.
    Javi lui a dit qu'ils s'occupaient d'Ahmed et qu'ils lui paieraient le car pour Màlaga.
    Ils ont réveillé le jeune homme enfoui sous ses trois couvertures.
    Il est monté dans la voiture d'Esperanza et Gabi, sur le siège arrière entre Paulo et Araceli.
    Il se voûtait pour être moins visible.
    Ils lui ont préparé un lit chez Javi. Avec beaucoup de couvertures.
    Le mercredi 2, Sylvain est allé acheter un téléphone portable à carte. Mais cela n'a pas été simple. On lui demandait une carte d'identité.
    - Ce n'est pas pour moi, c'est pour un cadeau.
    - Il nous faut un numéro de carte.
    Il n'était pas question qu'il donne le numéro de la sienne, cela représentait trop de risques.
    Il est ressorti les mains vides de la boutique.
    Mercedes a alors eu l'idée d'appeler Anna, une de leurs amies qui travaillait au registre d'état-civil de la mairie. Celle-ci avait déjà été mise au courant de l'existence d'Ahmed, lorsqu'elle les avait appelés pour leur dire Feliz Año Nuevo. Anna leur a donné le numéro de carte d'identité d'un homme décédé quelques mois plus tôt.
    C'est ainsi qu' ils ont pu équiper Ahmed d'un portable.
    Il avait enfin cessé de trembler et souriait. Il avait un beau sourire.
    Ils se sont tous donné rendez-vous le jeudi 3 au matin, à la gare routière. Pour le mettre dans un car en partance pour Málaga. Ils avaient réussi à lui trouver de quoi s'habiller et il portait aux pieds de vraies chaussures. Laetitia lui avait donné un sac à dos qu'ils avaient tous contribué à garnir : quelques habits de rechange, une trousse de toilette avec savon, shampoing, rasoir, brosse à dents et dentifrice, des pansements, de l'aspirine, des barres de céréales, des fruits secs, quelques billets.
    Mais toute son attitude risquait de le trahir. Il marchait tendu comme un arc, la tête rentrée dans les épaules. Prêt à céder à la panique.
    Le regard fuyant. Gibier traqué. Il exsudait la peur.
    La nuit de l'océan avait imbibé tous les pores de sa peau.
    C'était comme si le mot clandestin était écrit sur sa figure.
    - Ce n'est pas possible. Avec sa dégaine il va se faire arrêter tout de suite.
    - On ne peut pas le laisser monter dans le car.
    - Au premier contrôle Ça sera comme si on n'avait rien fait...
    Sylvain, Laetitia, Mercedes, Luis et Polo devaient aller travailler.
    Les quatre autres étaient en vacances. Espéranza, Gabi, Araceli et Javi n'ont pas dit un mot. Ces quatre-là se sont regardés, ont regardé Ahmed qui regardait par terre. Gabi a fait sauter les clefs de sa voiture dans sa main et Araceli a dit oui.
    Ils ont démarré en même temps que le premier car. Gabi au volant, Esperanza à sa droite, Ahmed derrière entre Javi et Araceli.
    Jusqu'à l'appartement du cousin à Málaga.
    Inch'Allah mon frère.
    Ils se sont tenus au courant de l'actualité liée au naufrage durant les semaines qui ont suivi.
    Chaque jour l'océan rejetait sur Playa de Zahora et alentour, des cadavres de femmes et d'hommes, très jeunes pour la plupart.
    Sept naufragés que la mer avait recrachés vivants ont été arrêtés sur la route entre Los Caños de Meca et Barbate.
    Un mois plus tard, Ahmed a téléphoné à Javi. Il parlait un espagnol approximatif mais suffisamment pour dire qu'il allait bien.
    De loin en loin il a ainsi donné des nouvelles. Il s'exprimait de mieux en mieux.
    Il y a eu de longues périodes de silence.
    Puis il a repris contact avec Javi il y a trois semaines. Il a une petite amie et travaille chez un cultivateur à Vélez-Málaga. Il communique aujourd'hui avec la petite bande par l'intermédiaire de Facebook.
     * Patera : embarcation de fortune des immigrants clandestins

    Fortress Europe : Revue de presse
    Archives de El Pais
    6 janvier 2008   Retrouvés à Los Caños, près de Barbate, les corps sans vie de 6 migrants noyés
    7 janvier 2008   Deux nouveaux cadavres, trouvés hier par les agents de la Garde civile sur une plage proche du phare de Trafalgar, à Cadix. On élève à six, le chiffre de corps d'immigrants rejetés sans vie sur le littoral depuis le mercredi passé.
    Ces deux derniers, deux hommes d'environ 20 ans, ont été trouvés près du bord de la plage de Mariasucia, dans la localité de Barbate, par des gardes déplacés vers la zone pour identifier de nouvelles victimes possibles après l'arrivée continue de corps de ces derniers jours.
    Dans les cas antérieurs, ce sont quelques voyageurs à pied qui ont annoncé aux corps de sécurité la découverte de cadavres. Il s'agissait de trois hommes et une femme d'apparence maghrébine, âgés de 20 à 25 ans.
    10 janvier 2008  Un septième cadavre retrouvé  à Barbate  
    Les autopsies ont établi que tous sont morts entre le 31 décembre et le 1 janvier. Les autorités soupçonnent qu'ils proviennent d'une expédition illégale venant du nord du Maroc qui a fait naufrage alors qu'elle essayait d'atteindre la côte andalouse.
    La Subdélégation du Gouvernement de Cadix projette d'envoyer un groupe de plongeurs spécialistes originaires de Ceuta pour inspecter les zones rocheuses du fond de la mer.
     

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  • Soumaré et Mariama nous ont invités au baptême de leur fille.
    Soum est journaliste. Mais comme tout Peul qui se respecte, il est avant tout éleveur dans l'âme.
    Dans sa cour, il a quatre (ou six ?) moutons et autant de petits agneaux.
    Il nous a paru naturel d'agrandir son cheptel en guise de cadeau de baptême. Nous sommes allés au marché de Niamey et notre ami Aliou nous a aidés à choisir la bête : une jolie petite agnelle de trois mois à la laine rase, haute sur ses pattes graciles, habillée noire devant et culotte blanche.
    Soum nous accueille dans un majestueux boubou bleu. Des dizaines de tables ont été dressées dans la parcelle de sable fin et blanc, à l'ombre des manguiers. Nous ne sommes pas les premiers, de nombreuses personnes sont déjà assises. Il n'y a que des hommes.
    Papa et Maïmouna viennent nous saluer. Papa et Maïmouna ont douze et cinq ans. Ils sont les frère et sœur du bébé, même père, même mère.
    Nous sommes immédiatement séparés. Mon compagnon avec l'agnelle dans les bras est entraîné d'un côté, tandis qu'avec mon fils dans les miens, je suis guidée par Maïmouna dans un couloir sombre et frais de la maison.
    Elle me fait entrer dans la chambre de Mariama.
    Je la connais peu, je connais surtout son mari qui vient souvent seul à la maison.
    Il n'y a que des femmes, entassées sur des chaises tout autour du grand lit où est assise la jeune mère.
    Je serre toutes les mains tendues, cliquetis de bracelets et pépiements joyeux dont je ne comprends pas un traître mot. Mariama m'invite à m'asseoir près d'elle sur le lit. A côté du bébé.
    Maintenant que l'enfant est baptisée, je peux connaître son nom :
                 - Elle s'appelle Umu.
    Elle dort, Umu, malgré le brouhaha ininterrompu des bavardages. Elle dort sur le dos à minuscules poings fermés. Elle est habillée d'une robe rose fuchsia pleine de volants. Elle est seule à part moi à porter un vêtement européen. Même mon fils porte un pantalon pagne. Je me sens mal à l'aise, dans mon jean-tee-shirt. Ces femmes sont toutes plus élégantes les unes que les autres, dans leurs wax de bazin et de batik colorés. Et je ne comprends rien à leurs conversations en haoussa.
    La chambre est spacieuse mais paraît étrécie tant elle est encombrée. Des visiteuses continuent à affluer. Un ventilateur sur pied brasse l'air très parfumé qui émane de cette assemblée.
    Une vieille femme entre, une petite calebasse à la main. Elle n'est pas habillée comme les autres. Elle est drapée dans un pagne à l'indigo délavé, au tissage épais et rugueux, déchiré par endroits.
    Elle vient directement vers moi et me tend sa sébile. Je secoue la tête, je lui fais comprendre que je n'ai rien. Et c'est vrai, dans mon sac je n'ai pas d'argent. Seulement deux couches de bébé, un gobelet d'eau avec un couvercle et une banane du jardin pour pallier à l'impatience de mon fils au cas où la visite s'éterniserait. Je la trouve gonflée, la dame, de venir mendier ici !
    Mais personne n'a l'air de s'en offusquer. Elles ont toutes une pièce à jeter dans sa calebasse.
    Je me sens honteuse, de plus en plus déplacée. Je supplie mentalement mon petit de se mettre à brailler comme il sait faire pour avoir le prétexte de me sauver, mais non. Il est désespérément sage. Il n'a pas faim, il n'a pas peur, il n'a mal nulle part. Il tétouille l'étiquette de son doudou en regardant tourner les pales du ventilateur.
    Quelques femmes se lèvent, elles demandent la route.*
    Elles sortent des billets qu'elles déposent dans un grand panier que je n'avais pas remarqué, sur la table de nuit. Il est déjà assez rempli.
    Je voudrais n'être jamais venue là. Je suis furieuse contre moi, contre mon ignorance des rituels, contre les copains.
    Putain, Soum, tu aurais pu nous expliquer comment ça se passait un baptême ! Et Aliou ? Au lieu de nous choisir l'agnelle, il ne lui serait pas venu à l'idée de nous dire qu'elle était débile, cette idée-là ? Qu'un cadeau de baptême c'est de l'argent évidemment ! Quoi de plus important que l'argent dans un pays où il en manque tant ?
    Je fais un misérable sourire à Mariama :
                    - Je ne savais pas, on est venu avec un mouton. Je n'ai pas d'argent.
    Et c'est vrai dans mon sac j'ai seulement deux couches, un gobelet, une banane...
    Mariama me sourit. Me rit, je devrais dire. Elle est contente, elle s'en fout.
    Je profite de ce mouvement de départ pour demander la route à mon tour et je suis soulagée de me retrouver dehors.
    Soum nous dira plus tard que les enfants ont donné un nom à l'agnelle d'Umu.
    Cette agnelle, qui grandira avec la petite et agrandira le troupeau d'un ou deux agneaux par an, ils l'ont baptisée Je grandis, tu grandis.

    * Demander la route : demander la permission de partir
     
    8 septembre 2013
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