• J'ai recopié fidèlement la lettre reçue de ma grand-mère.
    Le style est insolite avec des maladresses grammaticales parce que le français n'était pas sa langue maternelle évidemment.
    Il faut savoir qu'elle parle d'elle à la 3ème personne parce que le je n'existe pas en vietnamien.

     

                                          THI NGHE, Gia-Dinh 1er Novembre 1970

    A ma chère fille France et mes chers petits-enfants, Geo, Jacky et Colette

    Cette lettre a pour but de souhaiter à ma fille la mère de mes petits-enfants une très bonne santé ainsi que pour les enfants.
    Pour ceux-ci je désire les voir tous les jours plus sages, plus travailleurs pour devenir plus tard l'image de leur feu papa Léon et afin de récompenser leur bien-aimée maman qui vous élève avec tant de sollicitude et de tendresse.
    Votre cher regretté papa n'est plus mais je suis persuadée que son esprit vous assiste toujours dans les combats pour la vie et certainement satisfait de vous, tous les continuateurs de la lignée des Daviles.
    Sachez que Mémé vous aime passionnément, qu'il est impossible de traduire ses sentiments en paroles parce que vous êtes la chair et le sang de feu Léon et Léon est le fils unique de Mémé et ce fils unique a donné la vie à Geo, Jacky et Colette.
     
    La mort prématurée de Léon pèse lourdement sur votre chère maman et vous trois mes chers enfants. Mémé a aujourd'hui 84 ans d'âge et vit loin, très loin de vous et sa tristesse est grande en pensant que sa dernière heure se passera dans la solitude... avec un petit espoir que dans l'avenir un des quatre parmi vous aura l'occasion de visiter sa tombe dans un cimetière de Saïgon.
    Mémé désire beaucoup que vous fassiez à son intention un petit sacrifice en lui construisant une tombe, quelque chose en maçonnerie pour éviter l'effacement par le temps.
    J'espère que vous seriez bien gentils en recommandant à M. Henri Moïse de s'occuper de la construction de la tombe après ma mort et mes voeux seront comblés.
     
    A la réception du télégramme de Wellington annonçant la mort de Léon, Mémé a perdu connaissance pendant plusieurs heures. Le choc était terrible et la douleur immense.
    Dans les photos des obsèques de Léon, Mémé remarque un peloton de soldats, baïonnettes au canon et des gradés pour honorer les deux galons du lieutenant Léon Daviles de l'Armée Française et diplomate détaché en Nouvelle-Zélande.
    Les membres du corps diplomatique suivaient le corbillard. Le cercueil est drapé du drapeau tricolore et couvert de couronnes. Le cercueil était transporté dans une chapelle de l'endroit pour les cérémonies d'absolution avant l'embarquement sur un bateau partant pour la France et enterré à Nice. France et mes petits-enfants avec Chi Tam rejoignaient la France par avion.
     
    Chi Tam, nourrice de Colette, accompagnait Léon, sa femme et les enfants à Wellington. Colette n'avait que 5 mois.
    Quelques temps après le décès de Léon, Monsieur Toulza a envoyé à Mémé une délégation de pouvoir pour désigner à ses petits-enfants un tuteur.
    L'autorisation devait être signée et légalisée par le Consulat Français de Saïgon et Mémé a fait le nécessaire.
    Très peu de temps après, Mémé a reçu de M. Moïse la nouvelle du décès de son frère M. Toulza, papa de France et grand-papa de mes 3 petits-enfants.
    La nouvelle m'a beaucoup navrée. Les 3 petits orphelins seront privés désormais de la protection et l'éducation nécessaires pour leur jeune âge. Ils sont pour ainsi dire doublement orphelins.
    Quand la nouvelle était parvenue à mémé que Chi Tam se mariait, Chi tam est une sorte de seconde mère pour Colette, Mémé pense que Colette doit être très triste et mémé partage sa tristesse.
     
    Après ces évènements, France a informé Mémé qu'elle va se marier.
    Ainsi mise au courant du second mariage de France, malgré la tristesse que Mémé ressentit, mais pleine de compréhension, Mémé l'approuvait tout à fait.
    Léon est mort laissant votre maman et vous trois sans soutien. Il lui faut un appui dans la vie et un guide éclairé pour ses 3 petits enfants.
    Votre maman doit tout d'abord penser à vous trois et Monsieur Estinès qu'elle a choisi est pour vous un digne tuteur, indispensable pour vous guider dans les méandres de la vie.
    Dans la vie civile Monsieur Estinès occupe une situation bien en vue des plus honorables. Il est un homme sérieux et bon. Mes chers petits enfants, Mémé désire et vous recommande d'avoir pour Monsieur Estinès beaucoup de bons sentiments et de respects comme pour votre propre papa Léon. C'est lui qui s'occupe de votre éducation et votre avenir à la place de votre regretté papa.
    Ce faisant votre maman serait contente et heureuse.
    Mes chers enfants vous êtes déjà assez grands et Mémé désire que vous n'oubliez pas ses recommandations. Votre maman France est une femme accomplie, elle reste pour Mémé après le remariage, une fille dans le plein sens du mot. La douce civilisation orientale veut que la jeune fille est rentrée dans la famille du mari comme si elle y est née et la bru est considérée comme propre fille de la famille du conjoint.
    Donc France est la propre fille de Mémé et ses sentiments pour Mémé sont parfaitement filiaux.
     
    Pour la même occasion, mes enfants, Mémé vous rappelle la généalogie de votre regretté papa qui sera pour vous une sorte de culte pour l'avenir :
     
    Votre grand-papa était un grand Administrateur Résident de France en Indochine.
    Il était gouverneur de la province de THAI-NGUYEN au Nord Vietnam. Il a pour nom Darles.
    Et votre Mémé est fille d'une famille de lettrés au Tonkin.
    Le papa de Mémé était reçu licencié en grade mandarinal mais ne voulait pas collaborer avec les Français de l'époque. Il refusait les postes d'administrateur qu'on lui désignait. Il se faisait maître d'école et vivait retiré.
    Le papa de Mémé est mort quand Mémé a 15 ans laissant une veuve et 3 enfants dont Mémé est l'aînée.
    Mémé est aussi lettrée en caractères chinois et partageait les opinions politiques de son papa, c'est à dire non sympathisante avec les colonialistes français.
    Mémé a été arrêtée en 1914 pour délit d'opinion et mise en prison à Nam Dinh, section politique. Relâchée quelques temps après faute de preuves.
    Arrêtée peu de temps après de nouveau, Mémé fut envoyée à Thai-Nguyen pour être rejugée devant le Résident de Thai-Nguyen M. Darles.
    M. Darles a forcé Mémé à devenir sa femme et plus d'un an après Mémé était enceinte de Léon et l'a mis au monde.
    L'évènement coïncidait avec la venue à Thai-Nguyen, venant de France de Madame Darles épouse légitime.
    Désespérée Mémé quittait Thai-Nguyen avec Léon pour rejoindre Nam Dinh vivre avec la man de Mémé pour l'aider dans ses affaires de commerce.
    A 6 ans Léon suivait l'école communale où le quôc-ngu était la base.
    A 9 ans Léon suivait les cours de l'école des orphelins Eurasiens à Hanoï dont M. Tissot était président fondateur après avoir pris sa retraite.
    M. Tissot était administrateur Résident à Nam Dinh puis Résident supérieur à Hué et grand ami de M. Darles. Quand il a su que Léon était le fils de son ami Darles, il voulait être le parrain de Léon et l'envoyer au lycée Albert Saraut à Hanoï comme pensionnaire.
    Après avoir été reçu au bachot complet, Léon faisait son service militaire à Tong-Son-Tay comme artilleur. Il y suivait les cours des Officiers artilleurs et quittait l'armée avec le grade de Lieutenant de réserve.
    M.Tissot a convoqué M. Darles de Saïgon à Hanoï et en présence de Léon et Mémé.
    Après la confrontation, M. Darles prenait sa résolution de rentrer tout de suite en France pour légaliser la situation de Mémé et de Léon.
    M. Darles prenait le bateau la semaine qui suit pour la France mais en cours de route, il était tombé malade et après le débarquement en terre française il rendait le dernier soupir.
    M. Tissot télégraphiait à Léon la nouvelle du décès de M. Darles et quand il rentrait de Tong pour conférer avec M. Tissot à Hanoï, Léon le trouvait mort aussi de rupture de veine.
    C'est fini... Léon se dirigeait à l'hôpital de Lanessan et tombait à genou devant son lit de mort.
    Léon pleurait longtemps auprès du corps de M. Tissot. Il se plaignait de son sort maudit parce qu'il est toujours au loin quand son papa était mort et aussi quand son cher parrain quittait ce monde, les deux êtres qu'il vénérait.
    Mémé était à son côté et lui parlait de son avenir.
    Pour tranquilliser Mémé il a dit avec force qu'il était seul maintenant avec le combat pour la vie.
    Mais avec les 2 bachots en poche, il ne doutait pas de l'avenir. Soyez tranquille mère, quel qu'en serait mon sort, nous vivrons toujours ensemble. Si mère s'en va, partout où ma vie me mènera, j'emporterai vos cendres avec moi. Et le sort a ravi léon, en pleine jeunesse.
    Léon est mort avant Mémé et Mémé vit seule à Saïgon.
     
    C'est M. Tissot qui a donné à Léon le nom de Daviles dans lequel il y a 5 lettres du nom Darles, car les circonstances n'ont pas permis à Léon de porter le nom de son propre père.
    La lignée des Daviles commence par votre papa et vous ses 3 enfants.
     
    Après le service militaire, Léon était admis au service de la Sûreté par concours et affecté à Haiphong, ensuite à Hanoï où après le coup des Japonais le 9 mars 1945, il fut arrêté
    par ces derniers, martyrisé et enfermé dans un des camps de concentration à Hoa-Binh.
    Peu de gens en sont revenus. Libéré après la défaite japonaise, il reprenait le service et se battait contre les Viet-Minh. Réaffecté après à Haïphong où il se mariait avec France, ils rentraient en France tous les deux. Geo est né en France quelques mois après.
     
    Un décret du gouvernement était venu en ce temps là pour retenir tous les fonctionnaires français en France qui partaient en permission, sauf les fonctionnaires du corps diplomatique.
    Léon a dû subir un nouveau concours pour la nouvelle branche d'activité.
    Réussi, Léon demandait à revenir en Indochine et fut affecté comme Vice-Consul à Saïgon, juste pendant la défaite de Dien Bien Phu.
     
    Dès l'installation de Léon et sa famille à Saïgon, Mémé liquidait son hôtel exploité à Haiphong pour venir habiter avec Léon et sa femme et Geo à Saïgon.
    Impossible pour Mémé de traduire en paroles les quelques années de félicité que Mémé vivait entre ses enfants et petits-enfants.
    Léon fut affecté après ces quelques années heureuses pour Wellington en Nouvelle-Zélande.
     
    Geo et Jacky étaient encore très petits et Colette avait à peine 5 mois. Ils ne pouvaient distinguer en quoi que ce soit leur vieille Mémé. Si Mémé ne pouvait partir en même temps que ses enfants et petits-enfants en Nouvelle-Zélande, c'était d'abord son état de santé et la distance est plus du double de la France. Mémé devait à contre coeur rester à Saïgon pour attendre pendant 3 ans la fin du séjour de Léon à Wellington pour partir tous ensemble pour la France.
    Le destin a disposé que Léon doit mourir à son poste après un peu plus de 2 ans, le 3 juillet 1962, à Wellington. Le 3 août 1962 M. Jean-Pierre Morgan était venu rendre visite à Mémé et avait conseillé d'aller trouver le Consul Général de France Jobez pour demander à être admise à l'hospice de Thi-Nghé où un grand nombre de Français hommes et femmes sont pensionnaires.
    M. Jobez a bien voulu accueillir ma demande et Mémé est à l'hospice depuis le 5 août 1962.
    Le service social Français de Saïgon dépense pour chaque assisté 4000 piastres de pension et 400 piastres comme argent de poche par mois.
    A cause de la guerre civile au Vietnam qui dure depuis 20 ans, la montée des prix est presque centuplée et la ration de l'hospice est assez maigre. Le service social Français de Saïgon s'occupe aussi des obsèques pour les morts. Si quelqu'un possède encore des parents, ces derniers sont prévenus dès le décès et si la situation le permet, on construira pour le mort un tombeau en maçonnerie pour prévenir la perte très possible des tombes abandonnées.
    Encore une fois, Mémé insiste instamment auprès de sa fille et ses petits-enfants de faire pour Mémé ce que ma fille a fait pour Léon et son feu papa à Nice.
     
    La seule consolation pour Mémé depuis son admission à l'hospice, c'est l'aide qu'elle reçut de sa nièce, fille de sa soeur cadette, réfugiée du Bac-Viet. Cette nièce est veuve. Elle travaille pour nourrir son enfant qui a 13 ans. C'est elle qui aide Mémé dans les travaux de ménage et s'occupe de Mémé quand la santé va mal.
    Mémé souhaite récupérer un de ces jours les biens assez importants qu'elle laisse au Nord Vietnam dans son pays natal. Mais en ce moment c'est chose impensable.
     
    Dans les lignes précédentes, Mémé raconte pour ses petits-enfants les faits principaux concernant la lignée des Daviles pouvant servir comme arbre généalogique de la famille pour les générations futures.
     
    France ma fille, Mémé vous recommande que les lignes qui précèdent soient recopiées en plusieurs exemplaires à la machine pour conserver une sorte d'héritage pour les 3 petits Geo, Jacky et Colette afin qu'ils sachent l'origine de leurs ancètres et la lignée des Daviles dont ils sont issus.
     
    Je m'arrête, mes pensées sont toujours auprès de vous et vous accompagnent tous les instants de ma vie.
     
    Mémé vous embrasse bien fort cent et cent mille fois sa fille France et ses petits-enfants Geo, Jacky et Colette.

                                                                                          

     

                                                                      Signé : Daviles Chu Thi Lan

     

    La lettre en héritage

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  • Connaître son origine.
    Bringuebalée sur la planète depuis ma naissance, déracinée, transplantée, déracinée encore et encore, j'ai toujours été fascinée par les gens qui étaient en mesure de dire qu'ils venaient d'un pays particulier, d'une région bien précise, le nom de leur famille est écrit sur les tombes de la moitié du cimetière de leur village.
    De nationalité Française, je suis née dans un Vietnam dont je n'ai aucun souvenir, j'ai grandi dans différents pays d'Afrique dont je n'aurai jamais la culture (même si à 10 ans je voulais prendre la nationalité Gabonaise et ne comprenais pas que cela ne soit pas possible), c'était un arrachement à chaque fois qu'il me fallait quitter un pays et les amis que j'y laissais. J'enviais les gens qui avaient des racines, une source en quelque sorte.
    J'enviais les gens qui pouvaient revenir à la source.
    Pour être une expatriée, il faudrait d'abord avoir une patrie.
    Je ne sais pas où est la mienne.
    Je m'en suis accommodée. Le mot Patrie ayant pris une connotation Bleu Blanc Rouge mon cul, comme dirait Zazie dans le métro, je m'en suis plus qu'accommodée.
    Je me suis mise à revendiquer mon statut de citoyenne du Monde, puisque je n'avais pas le choix d'un drapeau Vert Jaune Bleu à brandir. A la rigueur un petit drapeau Conf' jaune avec un arbre et un soleil, du temps où je trempais mes racines dans un pralin de terreau/compost bio.
    Même ma grand-mère, même mon grand-père, n'avaient pas le nom que je porte.
    Mes racines, mon origine, sont contenues dans une lettre léguée par ma grand-mère.
    Ma grand-mère et son témoignage de femme vietnamienne, dissidente politique pendant la Guerre du Vietnam.
    Ma grand-mère et sa grandeur d'âme d'avoir béni le remariage de ma mère sa belle-fille, avec un homme que je considérais comme mon père puisqu'il m'a élevée depuis l'âge de 6 ans.
    Je dis bien léguée, parce que je ne pouvais pas recevoir de plus bel héritage.
    Je vous livrerai cette lettre dans le prochain post.

    La lettre en héritage

     

    21 juillet 2011

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  • La fête du porc

    Poupée fabricolée à l'effigie de la susdite

    Ce week-end j'ai vu Anita.
    Anita est mon amie depuis longtemps.
    Nous n'avons pas élevé les cochons ensemble mais presque...
    Elle se prépare à faire son bois pour l'hiver.
    Elle a changé la bougie de sa tronçonneuse.
    Elle a démonté, nettoyé et remonté le carbu, tiré sur le lanceur.
    Sa Stihl démarre au quart de tour et ne tousse plus.
    Satisfaite, elle arrête le moteur et s'apprête à affûter la chaîne de la tronço.
              - Tu vas aller à la fête du porc ? C'est bientôt, non ?

    Me dit-elle entre deux coups de lime. 

              - La fête du porc ? Où ça ?

              - Ben à Nice.

              - Non ? Qu'est-ce que tu racontes ?

       - Tu ne connais pas ? C'est le comble, c'est moi qui t'apprends ce qui se passe à Nice ! C'est qui, qui habite en ville maintenant ?  
    Il paraît que c'est bien. C'est Yann qui m'en a parlé, il y va tous les ans.
        - ...
        - Pourquoi tu me regardes comme ça ?
        - ...
        - Pourquoi tu rigoles ?
        - La fête du porc à Nice... ! Tu vas y aller, toi ?
        - Oh tu sais, moi, descendre à Nice...
        - Mais c'est quand ?
        - Je ne sais plus ce qu'il m'a dit, septembre ou octobre, je crois.
        - Mais c'est pas trop tôt ?
        - Qu'est-ce qui est trop tôt ?
        - Mais la fête du porc... On ne tue pas les cochons en septembre ou octobre. A Nice, en plus !
       - P.O.R.T. le port, espèce de plouc !

     

    4 septembre 2011

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  • C'est à l'odieuse gentillesse des radiologues que j'ai su le verdict.
    Même pas surprise. Le pré-senti.
    L'évidence.

    L'évidence me donnait un sourire larmoyant.
     
    Je ne supporte pas l'agressivité de tous ces talons aiguilles
    sur le dallage de la salle d'attente.
    Le mot cancer martèle, martèle dans mes tempes.
     
    C'est d'une affligeante banalité.
    Capricorne ascendant cancer. Ah ah !
    Je hais la dictature de la pensée.
    Je suis sûre qu'il y a un pourquoi
     et je refuse tous les parce que.
     
    Y a pas de quoi en faire une maladie.
     
    Je refuse de me sentir si fatiguée tout simplement parce qu'on me dit que je suis malade.
    Et pourtant je suis si fatiguée...
    Et pourtant je ne l'étais pas !
    Et pourtant...
     
    Quand je n'ai pas peur, c'est facile d'avoir le moral.
    Une déchirure affective me rend bien plus effondrée
    que mes histoires de santé.
     
    Une touche d'originalité quand même :
    je suis atteinte des deux côtés.
    Tout en même temps comme ça, c'est fait...

     
    C'est quand un radiologue prend RDV pour vous sans vous demander votre avis que l'on mesure la gravité du diagnostic.
     
    Ils s'excusaient de me faire des misères, avec leur mamotome.
    Je leur ai dit que je supposais que ça ne faisait que commencer.
    Ils n'ont rien répondu.
     
    J'avais peur de l'anesthésie.
    Mais au réveil j'étais si fatiguée que j'en ai oublié d'être soulagée.
     
    Même pas mal.
     
    Quand j'oublie d'avoir peur j'ai du mal à y croire.
    Quand j'oublie...
     
    J'ai fait Google.
    J'ai trouvé nodule et micro-calcification.
    Et j'ai effacé l'historique pour que mon fils ne le voie pas.
     
    Maintenant il sait.
    Mais il sait que ce n'est pas si grave que ça.
    Je ne suis tellement pas seule à devoir vivre cette galère.
    Je ne serai tellement pas la seule à m'en sortir.
    Je suis dans les statistiques.
     
    Maintenant me voilà entre les mains du chimio-thérapeute.
    Il m'a promis que je ne serai pas trop fatiguée avec la chimio.
    Il m'a promis aussi que je perdrai mes cheveux.
    La perruque se vend sur ordonnance !
     
    La chimio
     
    ...
    ...

     
    Pas envie d'écrire sur la chimio, elle m'a ôté toutes mes forces.
    C'est un cauchemar.

     
     
    Mais le ballet de cet homme dans sa blouse blanche
    derrière son aquarium stérile...
    Il a l'air de danser avec ses sachets de perf au bout des bras.
    Ses sachets de poison.
    Une enfilade de fauteuils, et nous
    nous attendons notre dose de poison.
     
    Je vois toujours les mêmes visages.
    Je n'ai pas envie de parler avec les autres.
    Juste, cette dame là, elle me plaît.
    Je ne sais pas pourquoi, elle me fait penser à ma mère.
    J'imagine que ma mère avait le même courage,
    le même genre de sourire tout doux,
    le genre qui s'excuse de donner du travail aux infirmières.
     
    J'espère qu'elle est sortie d'affaire.
     
    Et cette mamie, dans la salle d'attente.
    Elle est terriblement laide, elle en est attendrissante.
    Elle est à moitié aveugle, ça donne à son regard une intensité de petite fille perdue.
    Elle est avec son frère, un vieux monsieur très tendre avec elle.
    Ils sont touchants, tous les deux.
     
    Et cette autre mamie qui attend avec sa fille.
    C'est la mère qui est atteinte.
    Sa fille n'arrive pas à cacher son angoisse.
    Mais la mère lui sourit dès qu'elle croise le regard de sa fille.
    Un sourire pour rassurer.

     
     
    Les gens qui se plaignent sont rares.
    Je n'ai pratiquement vu que des gens courageux et dignes.

    Plus c'est grave, plus ils assurent...
     
    Faudrait obliger les râleurs de la vie à faire un tour dans les salles de chimio ou les salles d'attente de cancérologues pour prendre des leçons de courage.
     
    J'ai parfois l'impression d'être un peu gogole, un peu inconsciente. C'est tant mieux ?
    Pourtant je n'arrive pas toujours à tout relativiser, ne pas m'inquiéter pour des petits riens.
    Elaguer les angoisses.
     
    En fait, j'ai toujours eu de la chance.
     
    Je ne vois pas pourquoi ça changerait.
     
     
    La si longue année 2005
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    23 commentaires
  • 26 mars 1997
     

    Mum a arrêté de souffrir.
    J'ai arrêté d'avoir peur.
     

    C'est une histoire absurde.
    Une banale histoire qui n'arrive jamais seulement aux autres.

     

    J'ai mal au ventre en permanence.
    C'est le mal d'y croire.

     

    Je préférais encore la peur.
     

     
    Kin a choisi une étoile.
    Il dit que c'est l'étoile de Mum.
    Et il pleure.
     

     
     

    Lumière blafarde à travers la vitre du sas.
    Unité protégée, au 4ème étage.
    Entrer un par un.
    Pas plus de 10 minutes.

    Se laver les mains. Bonnet. Masque.
    Blouse. Chaussons. Laver les mains.
     

    Rendez-vous avec la peur.
     

    Elle avait une tête de vieillarde avec un regard de petite fille.
    Je ne lui avais jamais vu ce regard là.
     

    Elle disait :
    - Je suis unau. Tu sais, cette race de paresseux, le singe aux gestes si lents. C'est dans tous les mots croisés.

     

    Elle disait aussi :
    - Il ne fallait pas te déranger, tu viens de si loin !

     

    Je voulais qu'elle n'ait pas peur. J'ai dit que j'avais profité du car,
    que ça tombait bien, que j'avais des courses à faire.
     

    Cette sonnette dérisoire pour appeler les infirmières.
    Près de son bras. Trop loin de sa main.
    Et moi derrière mon masque.
    Pas le droit de la toucher. Toucher à rien.
     

     La 2ème fois, la machine à sous du parking sinistre de l'hôpital a laissé 12 F à Charles. Il a dit :
    - C'est bon signe, il faut les mettre de côté.
     

    Elle voulait un miroir.
    Elle essayait de tamponner sa bouche douloureuse avec un coton imbibé de crème. Pas le droit de l'aider. Rien toucher.
    Elle n'avait pas la force de tenir le coton dans ses doigts insensibilisés par
    la chimio, le faisait tomber.
    - Pour une esthéticienne, je ne suis pas douée.
     

    Esthéticienne...Retour à Saïgon, années 50, sûrement avant...
    Elle avait dit à l'infirmière qu'elle avait tenu avec sa mère, un salon de
    beauté au Vietnam.

    Elle n'a pas dit l' Afrique, ni l'ambassade U.S, ni l' Unicef.
    Non, elle a dit esthéticienne à Saïgon.
    Une boucle bouclée.
    Un regard de petite fille.
    Elle aurait voulu un miroir.
     

    Jacques lui a dit que Georges allait venir lundi soir.
    - C'est une bonne surprise, hein, Mum?

    Je voulais qu'elle n'ait pas peur. Mais elle savait.
    Elle a dit à Charles :
    - Aide les enfants.
     

    Docteur Otto. Elle est jeune et jolie.
    Son regard cherche à savoir dans le mien, jusqu'à quel point je peux entendre ce qu'elle va me dire.
     

    - Est-ce qu'il y a quand même un espoir?
    - Elle est trop faible.
     

    Regard désolé. Combien de fois doit-elle prendre ce regard là
    pour préparer au désespoir les familles de ses patients ?
     

    Oui, mais elle ne connait pas Mum.
    C'est ce que j'essaye de mettre dans mon sourire quand la vitre du sas se rouvre sur le regard inquiet de Charles.
    - Elle a repris des couleurs, tu ne trouves pas ?
    - Oui, Charles.

     

     Charles et Jacques appelés dimanche soir pour assister au dernier souffle.
    Fausse alerte. La respiration de Mum est redevenue régulière.
    La morphine coule dans ses veines.
     

    Evidence.
     

    J'ai peur de la pleine lune, bientôt.
    Nuit blanche. J'ai peur de dormir.
    Si j'arrive à rester éveillée, elle ne partira pas.
    Le vent est bizarre, cette nuit. Il vient par rafales soudaines,
    de loin en loin, comme un signe, comme un appel.

     

    Georges va arriver. Son vol de Tahiti a 2 h de retard.
    Mon seul espoir est que Mum l'attende.
    Je sais qu'il sera son passeport.
    Au moins ne pas partir sans passeport.

     

    Au téléphone, l'infirmière a dit à Charles :
    - Si elle n'est pas dans le service demain matin, c'est qu'elle sera au reposoir...
     

    Nuit. Minuit. L'hôpital.
    Unité protégée.

    On a un droit de visite permanent, maintenant.
    Néon. Le bruit de la vitre coulissante.
    On peut rentrer à plusieurs aussi, maintenant.
    Bonnet. Masque. Blouse. Chaussons. Laver les mains.
    Mais on a le droit de la toucher, maintenant.
     

    Elle dort de morphine.
    On lui parle tour à tour, Georges, Jacques, Charles et moi.

    Je suis sûre qu'elle nous entend. Je sais qu'elle nous entend.
    Elle n'a pas la force de répondre.
     

    Elle a ouvert une fois les yeux, elle a peut-être vu Georges.
    Je suis sûre qu'elle nous entend.
     

    Parking crasseux. Ascenceur. 4ème étage.
    Vitre de l'unité protégée.
    Laver les mains.
     

    Je lui parle, je lui parle.
    - Mum je t'aime. Tout le monde t'embrasse. J'ai un cadeau pour toi.
    Quand tu seras redescendue au 3ème étage, je pourrai te le donner.
    Je t'apporterai un miroir, aussi. Tu es belle.

     

    J'essaye désespérément de passer par dessus son écran de morphine,
    de traverser le silence et l'atteindre.

     

    J'ai sa main dans la mienne, mais sa main ne sent plus rien. Alors je lui
    touche le front.
     

    Kin a dit :
    - Les adultes, ils n'ont plus de parents.
     

    C'est le 2ème soir qu'il m'a dit, dans son lit :
    - Elle est là, l'étoile de Mum.

     

    Et il pleure.
     

    Pour quitter l'unité protégée avec sa chambre stérile, pour redescendre au 3ème étage, il fallait que son taux de globules blancs remonte.
    Le taux de globules blancs n'est pas remonté mais on l'a quand même
    redescendue au 3ème étage, dans une chambre non stérile.
    Parce qu'il n'y avait plus rien à faire.

     

    - Vous comprenez, a dit l'infirmière à Jacques, on a besoin de la chambre stérile. Elle mobilise une chambre pour rien...
     

    3ème étage.
    Au pied de son lit ils n'ont pas pris la peine de lui mettre une fiche avec courbe de température.
    Ils n'ont pas pris la peine de mettre son nom.

     

     Elle a plusieurs fois ouvert les yeux, comme si elle reprenait connaissance.
    Je sais qu'elle nous entendait. Elle a même essayé de parler,
    mais aucun son n'a franchi ses lèvres desséchées.
     

    Si, une fois. Georges lui a demandé si elle souffrait et elle a dit non.
    Elle est encore capable d'avoir menti pour ne pas qu'on s'inquiète.
     

    On l'a tous embrassée. Jacques lui a dit :
    - Accroche toi, Mum.
     

    Mais elle était déjà si loin, avec sa respiration arrachée.
    J'ai parlé doucement à son oreille. Je lui ai dit :
    - A tout à l'heure.
    Je lui ai dit :
    - Arrête de souffrir.
     

    C'est la dernière fois qu'elle m'a entendue.
     

    Une infirmière nous a donné ses bagues.
    Je voulais qu'on les lui laisse. On n'avait pas le droit.

    Elle n'avait pas le droit de quitter l'hôpital avec ses bagues.
     

    - Vous les lui remettrez au reposoir.
     

    On ne les a pas remises. Charles a gardé l'alliance et m'a dit de garder l'autre.
    Son alliance africaine.
     

    Je porte à mon doigt l'Alliance Africaine de Mum.
     

    Cauchemar.
    J'ai fouillé dans les armoires pour trouver un bel habit à lui mettre.
    Je pensais à un boubou, mais Charles voulait qu'elle porte une tunique vietnamienne.

    Il avait raison, les boubous, elle ne les mettait qu'à la maison.
    Il fallait l'habiller pour un grand voyage.
     

    Ne pas oublier sa perruque noire.
     

    Cauchemar.
    Elle a l'air de dormir. Je guette un frémissement sur son visage.
    L'impression qu'elle va se réveiller d'un instant à l'autre.

     

    On a mis sur son cercueil un collier de Tahiti.
     

    Kin a fini par s'endormir, avec le rideau ouvert, sous l'étoile de Mum.

    On pense qu'elle va lui envoyer un joli rêve.
     

     
     

     
    Mars 1997

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