• Boubou - 2

    Encore heureux qu'on va vers l'été
     
    Je le vois, mon petit qui hurle.
    Je le vois à travers la porte. La vitre du bas paillette. Comme si une araignée avait tissé une toile de givre sur toute sa surface. Une toile en étoile. Avec des ramifications saillantes d'aiguilles de verre. Et un trou excentré, du diamètre d'une balle de ping-pong.
    Kin a reculé en me voyant arriver.
    Il est debout au milieu du salon et hurle à pleins poumons Maman je t'aime !
    Par terre autour de lui, je vois des bouts de courges. Il nous en restait trois, de ce que nous avions gardé au chaud dans la maison. Elles sont toutes explosées. Je vois aussi deux morceaux de pierre à aiguiser.
    Je vois le pilon en bois – rapporté d'Afrique, pilon avec le mortier dont on se sert pour  préparer le foutou manioc – pilon dont  les gosses se servent pour défoncer les portes qu'ils ne savent plus ouvrir après avoir joué avec les clefs.
    J'essaye de garder mon calme pour le calmer. Et ça prend du temps.
        - Kin, viens.
        - Maman je t'aime !
        - Arrête. Moi aussi. Approche-toi. Approche, je vais t'expliquer comment ouvrir.
        - WOOUU (mais cette fois, ce n'est pas le vent)
        - Approche, je te dis. Tourne la clé comme ça. Dans ce sens (je fais le geste). Encore (double tour, évidemment).
    La porte s'ouvre enfin. Mon fils est écarlate mais n'a aucune coupure.
    Son père, qui a eu le temps de finir la cueillette et de revenir en tracteur, l'expédie dans le jardin.
    Viré.
    Et privé d'école pour toute la semaine.
    C'est la plus grosse punition que l'on puisse trouver.
    Le premier mois de maternelle, Kin pleurait. Il ne voulait pas aller à l'école.
    A la maîtresse qui essayait de le raisonner, il bêlait avec des trémolos dans la voix : Tu ne comprends pas que tout ce que je veux c'est voir ma mèèère ?
    Non seulement il s'est adapté mais en plus il râle quand c'est le week-end. Le priver d'école, c'est le priver de copains. Etant les seuls habitants à l'année de ce hameau isolé, la sanction est sévère.
     
    Heureusement qu'on va vers l'été...
    Oui, mais en attendant... Nous collons sur toute la surface de la vitre de larges bandes de ruban adhésif. Pour le froid mais surtout pour éviter de s'y blesser. Elle est curieusement bombée, son feuilletage prêt à tomber en milliers de bris redoutables. Une chance qu'il ne se soit pas fait mal.
    Coups de téléphone donnés, renseignements pris, devis consultés, le constat est amer.
    Le prix de la réparation est prohibitif par rapport à nos moyens. Le réparateur le plus proche étant à une heure et demie de route, les frais de déplacement doublent le prix de la vitre.
     
        - Bah alors, il est malade le Kin, qu'on ne l'a pas vu à l'école ?
    Jean-Michel n'est ni le premier ni le dernier à poser la question.
        - Il est puni d'école.
        - Père indigne, je vais te dénoncer à l'Académie.
        - M'en fous, la maternelle n'est pas obligatoire.
    Jean-Michel est le buraliste du pays.  Son bar-tabac restaurant est l'escale obligatoire des retours de marché du mardi. Ex-électricien, il nous a gratuitement aidés à faire toute l'électricité de la maison. Pourvoyeur de tabac le mardi et pote à temps complet.
        - Ben z'êtes pas dans la merde, dit-il après avoir entendu toute l'histoire. Il hennit plus qu'il ne rit.
        - Arrête de ricaner et dis-moi combien je te dois.
        - Pas si vite, amène ton verre. C'est ma tournée.
     
     
    (A suivre)
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  • Commentaires

    1
    helene Py
    Vendredi 12 Décembre 2014 à 13:58

    Quand je lis ces morceaux de vie de toi, de Kin, de vous, je revois tes vidéos dans ma tête et c'est doublement riche; l'impression d'avoir vécu ces moments !

    2
    Vendredi 12 Décembre 2014 à 17:49

    Tant mieux, mais ne prends que le meilleur hein sarcastic

    3
    helene Py
    Vendredi 12 Décembre 2014 à 18:15

    Comme toi !

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